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Interview audio France Bleu Isère

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Tatiana Samoïlova est née à Saint-Pétersbourg, ville la plus magique, «la plus préméditée» du monde, qui a certes influencé la personnalité et l’œuvre de l’artiste. Cette influence s’exerce tantôt directement, comme c’est le cas du cycle «Ville» qui reflète la solitude de citadins encerclés d’innombrables escaliers, fenêtres, branches nues de jardins, tantôt indirectement, à travers les liens spirituels qui unissent l’artiste à ses prédécesseurs du «Monde de l’art», pétersbourgeois de souche et contemporains de la Sécession viennoise. Le cycle « Mascarade», par exemple, s’inscrit parfaitement dans la lignée du Monde de l’art, fasciné par l’aspect théâtral du XVIIIe siècle et, entre autres, par la Comedia del Arte.

Tout comme ses maîtres, Tatiana Samoïlova recourt à la gouache, une technique propice et plus expressive encore dans une gamme de noir et blanc, en passant par les ocres. La palette d’un noir-et-blanc permet à l’artiste d’exprimer sa vision subjective du monde de façon très intense, tantôt grotesque, tantôt symbolique. C’est le cycle «Nues» qui en dit long, dans lequel le noir et blanc exprime éloquemment l’opposition de deux archétypes: féminin/ masculin, vertu/vice, pureté/chaos.

La féminité est un des thèmes majeurs de l’œuvre de Tatiana Samoïlova, féminité parfois dérangeante, parfois mystique et toujours sensuelle. Les corps de femmes élancés, très plastiques, aux cheveux flottant au gré du vent, traduisent le fugitif insaisissable de l’être féminin (L’attenteSirène,Partance). En même temps, la beauté féminine apparaît sous un aspect très ambiguë: elle peut cacher des fêlures, des tentations morbides et se transformer en fleurs du mal (SaloméChoix de PârisL’inconnue).

Les tableaux de Tatiana Samoïlova sont peuplés d’une multitude prodigieuse d’objets, tous porteurs d’un sens symbolique, ainsi que de personnages mythiques ou bibliques (EveTrinité) et ceux de contes et légendes russes (VassilissaBaba YagaFemme-oiseau).

Installée depuis 2000 en France, Tatiana Samoïlova maîtrise une nouvelle technique, les collages, qui lui permettent d’approfondir sa vision du monde et de renforcer grâce à la présence des matières – l’énergétique de ses œuvres. On y observe le passage à la couleur : le gris et l’ocre voisinent dorénavant avec le rouge, le bleu ou le fuchsia. Chaque collage a son rythme, son dynamisme et son optique dans l’interprétation philosophique des scènes de vie construites où toute figure et tout objet sont ramenés à leurs traits les plus crus et saillants (La paroleDéjeunerLendemain de fête).

Ces derniers temps, Tatiana Samoïlova est attirée par le contraste entre le vide, concept d’inspiration orientale, et l’espace rempli, idée qu’elle essaye d’incarner dans ses sculptures ou installations auxquelles elle s’est vouée en cherchant de nouvelles façons de s’exprimer (AutoportraitMadone).

 

Loudmila Kastler, Maître de conférences à l’Université Stendhal – Grenoble 3

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Le mouvement précis d’une main artistique ouvre un éventail « achromatique ». L’exposition des gouaches du peintre Tatiana Samoïlova s’offre à nous ainsi, tel l’ensemble des branches d’un éventail noir et blanc.

Le blanc et le noir en tant que symboles de « non-couleur » créent leurs propres règles du jeu. Un mélange fantaisiste des formes, des fleurs et des plantes, des corps zoo- et anthropomorphes – tels des grotesques – ont été créés par l’imaginaire et les caprices de l’artiste et c’est la main du peintre qui permet d’atteindre le raffinement dans l’exécution. Et s’il n’y avait autant d’improvisation et de mélanges savamment enchevêtrés, on aurait presque pensé aux motifs complexes des chapiteaux de marbres ciselés de la cathédrale Ste Sophie ou bien à l’ornement des dentelles de guipure.

Par la complexité des arabesques et leur côté décoratif sophistiqué, les images stylisées des pousses des plantes, des corolles des fleurs et des papillons voltigeant au-dessus d’elles comme leurs âmes ressuscitées évoquent tout spontanément dans notre mémoire les paroles de Schleguel sur la « musique visible ».

La rythmique musicale, le raffinement esthétique de la ligne délimitant la forme nous renvoient aux chefs-d’œuvre de Beardsley. Et le procédé de la déformation partielle à travers le renforcement de la perspective, le jeu de raccourcis et de contrastes de lumière et d’ombre remontent aux anamorphoses du Maniérisme.

Et puisque l’on parle des sources et des racines il conviendrait de prendre en considération l’origine russe de Tatiana Samoïlova. Ses racines ne pouvaient que toucher le peintre en elle. De tels extrêmes comme d’une part, la tradition de la chromo, de l’image d’Epinal qui évoque le passé païen des Russes et d’autre part, l’héritage raffiné à la pétersbourgeoise du « Monde de l’Art », vivent totalement sur les feuilles des gouaches.

Cependant, il existe un domaine où est possible ce mélange délicat de ce qui cohabite dans l’âme russe. Il s’agit des illustrations : une image, un commentaire littéral d’un texte ou une peinture de chevalet inspirée d’un sujet littéraire. Chez Tatiana Samoïlova, c’est la stylisation dans l’interprétation des sujets qui constitue le principe de base.

Le subconscient, l’intuition, le double sens d’autres fantaisies qui, cette fois-ci, sont plus orientées vers le graphisme russe des livres et des affiches des années 20 des peintres Annénkov, Kozlinsky, Moor. Cela fait aussi penser mais de très loin à une figure des plus mystiques, Filonov, avec sa vision archaïque, son flair quasi animal comme s’il était transplanté dans le terrain de l’esthétisme de la poésie française (Œuvre « Feuille d’automne »).

L’éventail se referme dans la main joueuse du peintre. Elle le rouvrira sur une nouvelle association raffinée de noir et blanc.

 

Eléna TCHOURILOVA, critique d’art, chercheuse du musée de recherches scientifiques de l’Académie des Beaux-Arts de Russie, membre de l’Association internationale des Chercheurs.

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L’œuvre de Tatiana Samoïlova s’inscrit dans la grande tradition de l’art pictural russe. Cette tradition culmine à la charnière des deux siècles derniers avec l’œuvre des peintres graphiques Alexandre Benois, Mstislav Doboujinski et leurs compagnons du «Monde de l’Art », ainsi qu’avec l’œuvre des peintres avant-gardistes du début du 20ème siècle. Tous ces créateurs procèdent avec des contours arrondis ou anguleux traduisant tantôt la nostalgie stylisée de l’Art Nouveau, tantôt le reflet de la civilisation moderne et futuriste. Tatiana Samoïlova créé dans les deux styles en y apportant sa grande singularité et sensibilité. Ses œuvres procèdent de l’onirique tantôt non figuratif, tantôt visionnaire. Elle associe souvent dans ses tableaux des objets, des arbres, des fleurs, des papillons, des visages, des nus qui nous laissent à établir nous-mêmes les relations entre eux, un peu, comme le fait Marc Chagall dans une tonalité, il est vrai, toute autre. Le vent semble souffler partout : il traverse l’espace, il secoue les cheveux, étire les figures et les mains, fait voler les oiseaux, les papillons, les feuilles mortes. Tout est aérien, tout nous interroge, tout vacille entre le plaisir et l’angoisse, le désir et la mélancolie.

 

Claude Kastler, Professeur émérite de l’Université Stendhal – Grenoble 3

 

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